Es-tu devenu un meat proxy sans le savoir ?
Personne ne décide un matin de devenir ça. On y glisse par micro-gestes.
Un mot est apparu pour décrire ce qui se passe quand tu arrêtes de lire ce que l'IA écrit à ta place. Ce qu'il m'a appris sur ma propre manière de déléguer, et sur celle de mes clients.
Quelqu'un transmet un texte, un code, une sortie d'IA, sans l'avoir lu, compris, ni validé. Un câble entre la machine et le destinataire, un nom en haut du message et rien derrière. Ce quelqu'un a un nom désormais : un développeur allemand, agacé de recevoir des réponses de Claude collées dans ses messages Slack, l'a inventé : meat proxy.
Il existe déjà une variante plus inquiétante. Le meat proxy qui reçoit une réponse générée par une IA pour la faire lire à une autre IA, histoire de savoir quoi en penser. Deux machines qui se parlent. Un humain entre les deux, qui a cessé de penser et ne sert plus qu'à faire circuler.
Tu as peut-être reconnu un collaborateur. Il est possible que ce soit toi. La semaine dernière, tu as relu un mail avant de l'envoyer, et tu ne te souviens plus si tu l'as écrit ou si tu l'as juste validé.
Personne ne décide ça un matin
On y glisse par micro-gestes. Le résumé de réunion transféré sans relecture. Le mail délicat qu'on laisse l'IA arranger parce que le ton semble bon. La réponse technique qu'on n'a pas vraiment comprise mais qui a l'air solide. Chaque geste, pris seul, se défend facilement.
Une étude de Stanford et BetterUp a mis un chiffre dessus fin 2025. 40 % des salariés de bureau américains ont reçu, dans le mois, du contenu généré par IA, bien présenté mais vide. Ils appellent ça le workslop. Deux heures perdues, en moyenne, à démêler chaque incident, une fois que quelqu'un a découvert que personne n'avait vérifié.
Mon cortex préfrontal externalisé
De mon côté, j'ai vécu l'histoire à l'envers. J'utilise l'IA comme ce qui, en toi, retient la main avant qu'elle envoie le message à minuit sous le coup de l'adrénaline, le cortex préfrontal.
Il y a quelques mois, en pleine négociation de valorisation qui durait depuis trois mois, j'avais préparé une stratégie à froid : ralentir, tenir le silence, ne jamais montrer l'urgence. J'avais obtenu une première remise. Puis l'énergie est montée, l'envie de closer vite, avant que ça ne m'échappe. Le système m'a renvoyé exactement la stratégie que j'avais construite quand j'étais lucide. Il a tenu l'inhibition à ma place, le temps que je la retienne moi-même. La négociation a fini par aboutir au-delà de mes objectifs.
Je ne sous-traite pas mon intelligence. Je sous-traite ma régulation.
Mais c'est justement là que le vertige m'a pris. À force de m'appuyer sur cette béquille cognitive pour filtrer mes propres émotions, le réel a commencé à me sembler lissé, mis à distance. Si je ne me faisais plus confiance pour gérer ma propre impulsivité, n'étais-je pas en train de devenir, à mon tour, le meat proxy de mon propre assistant virtuel ?
Le succès de cette négociation cachait un piège : l'outil fonctionnait si bien qu'il m'endormait. J'en étais là, à réaliser que cette assistance de tous les instants pouvait devenir un poison pour mon libre arbitre.
Ce que des enfants ont compris avant nous
En juillet, à un sommet sur l'IA à Genève, une vidéo m'a arrêté net. Des enfants, dans une salle de classe, avaient écrit eux-mêmes leurs règles pour utiliser l'IA. Sur l'une des pancartes, en lettres capitales : It's a tool, not a friend.
Sur une autre : Kids get a say. Douze ans, et ils avaient déjà compris ce que j'étais en train de perdre de vue : le cadre passe avant l'outil.
Et toi, as-tu vraiment ton mot à dire sur la façon dont l'IA dicte tes journées ?
La charte, trois postures
Il fallait que je reprenne le contrôle. J'ai fait un pas de côté pour essayer de comprendre comment ça marche, et avoir voix au chapitre. Créer mon propre contexte, en local, plutôt que le confier à Claude ou à ChatGPT à chaque fois. J'ai fini par écrire une charte que je tiens depuis des mois, tâche par tâche, autour de trois postures possibles :
- Exercée : c'est toi seul, pas d'IA. Le jour où j'ai tranché le pivot stratégique de mon projet actuel, celui qui engageait plusieurs mois de travail, j'ai marqué presque toutes mes décisions "Exercée". Pas parce que l'IA n'aurait rien pu m'apporter. Parce que ce genre de décision-là devait rester entièrement mienne, du début à la fin.
- Pilotée : c'est l'IA qui challenge, qui questionne, et toi qui décides. Utiliser l'IA et la questionner sont deux compétences différentes, la littératie n'inclut pas l'esprit critique. J'ai un protocole d'écriture où je rassemble la matière avec l'IA, sans jamais la laisser rédiger, jusqu'à ce que je décide que c'est le moment de passer la main.
- Déléguée : c'est l'IA qui fait, en conscience, choisi, jamais subi. Sur mon site, j'avais besoin d'une page de confidentialité, transparente sur les outils que j'utilise et pourquoi. J'ai tranché moi-même le titre, la structure, ce qui restait et ce qu'on retirait, en me mettant dans la peau d'un prospect qui hésite avant de signer. Une fois ce cadre posé, j'ai laissé l'IA écrire la page entière. Ce qui a été délégué, c'est la rédaction. Pas le jugement.
Trois postures.
Ce n'est pas la technologie qui décide de la dose. C'est toi, tâche par tâche.
Ta recette
Dans le Phèdre, Platon raconte que le dieu Theuth offre l'écriture au roi Thamous comme un remède pour la mémoire. Thamous répond que c'est aussi un poison, qu'en externalisant leur savoir, les hommes cesseront d'écrire.
La même histoire se rejoue aujourd'hui.
Pharmakon, en grec, veut dire les deux à la fois, le poison et le remède dans le même mot. L'IA n'est pas un poison. Ce n'est pas non plus le remède. C'est un pharmakon. Tout dépend de la dose, et des ingrédients qui la composent.
Et toi, c'est quoi, ta recette ?