Es-tu devenu un meat proxy sans le savoir ?

Personne ne décide un matin de devenir ça. On y glisse par micro-gestes.

Silhouettes humaines anonymes devant des faisceaux lumineux rappelant des serveurs
Photo by Johannes Breitschaft / Unsplash

Un mot est apparu pour décrire ce qui se passe quand tu arrêtes de lire ce que l'IA écrit à ta place. Ce qu'il m'a appris sur ma propre manière de déléguer, et sur celle de mes clients.

Quelqu'un transmet un texte, un code, une sortie d'IA, sans l'avoir lu, compris, ni validé. Un câble entre la machine et le destinataire, un nom en haut du message et rien derrière. Ce quelqu'un a un nom désormais : un développeur allemand, agacé de recevoir des réponses de Claude collées dans ses messages Slack, l'a inventé : meat proxy.

Il existe déjà une variante plus inquiétante. Le meat proxy qui reçoit une réponse générée par une IA pour la faire lire à une autre IA, histoire de savoir quoi en penser. Deux machines qui se parlent. Un humain entre les deux, qui a cessé de penser et ne sert plus qu'à faire circuler.

Tu as peut-être reconnu un collaborateur. Il est possible que ce soit toi. La semaine dernière, tu as relu un mail avant de l'envoyer, et tu ne te souviens plus si tu l'as écrit ou si tu l'as juste validé.

Personne ne décide ça un matin

On y glisse par micro-gestes. Le résumé de réunion transféré sans relecture. Le mail délicat qu'on laisse l'IA arranger parce que le ton semble bon. La réponse technique qu'on n'a pas vraiment comprise mais qui a l'air solide. Chaque geste, pris seul, se défend facilement. Mis bout à bout, ils vident le travail de cerveau : ton nom est sur le document, ton cerveau n'y est plus.

Une étude de Stanford et BetterUp a mis un chiffre dessus fin 2025. 40 % des salariés de bureau américains ont reçu, dans le mois, du contenu généré par IA, bien présenté mais vide. Ils appellent ça le workslop. Deux heures perdues en moyenne à démêler chaque incident, une fois que quelqu'un a découvert que personne n'avait vérifié, et au passage, moins de confiance et une attention qui se dilue.

Combien de documents ont circulé dans tes réunions, tes comités, tes due diligence, sans que personne ne le sache ?

Mon cortex préfrontal externalisé

De mon côté, j'ai vécu l'histoire à l'envers. J'utilise l'IA comme ce qui, en toi, retient la main avant qu'elle envoie le message à minuit sous le coup de l'adrénaline, le cortex préfrontal. Comme le reste du corps, il est fatigable.

Mon mode par défaut, c'est le mouvement. Je vois une ouverture, je la saisis. Mon réflexe, c'est d'accélérer, et l'IA a renforcé cette facilité.

J'ai construit, dans l'IA, un contexte solide à partir de mes profils psychologiques (NEO-PI, Process Communication Model, CliftonStrengths). Pas pour qu'elle décide à ma place. Pour qu'elle sache, mieux que moi dans le feu de l'action, ce que je voulais tenir.

Il y a quelques mois, en pleine négociation pour l'achat du lieu où j'allais accueillir mes clients en coaching, qui durait depuis trois mois, j'avais préparé une stratégie à froid : ralentir, tenir le silence, ne jamais montrer l'urgence. J'avais obtenu une première remise. Puis l'énergie est montée, l'envie de closer vite, avant que ça ne m'échappe. Le système m'a renvoyé exactement la stratégie que j'avais construite quand j'étais lucide, quand mon cortex préfrontal n'était pas fatigué. Il a tenu l'inhibition à ma place, le temps que je la retienne moi-même. La négociation a fini par aboutir au-delà de mes objectifs.

Je ne sous-traite pas mon intelligence. Je sous-traite ma régulation.

Plus j'utilisais cet assistant, mieux il me connaissait, plus il devenait efficace. Plus je devenais efficace, plus j'ajoutais de tâches, plus vite je répondais à mes interlocuteurs. Je traversais mes semaines en ignorant le décor, toujours vers l'étape suivante. J'avais l'impression d'avoir des super-pouvoirs. J'étais devenu une vraie machine. J'avais créé un cortex préfrontal externalisé.

Le poison, puis l'attention

Mais à force de m'appuyer sur cette béquille cognitive pour filtrer mes propres émotions, le réel a commencé à me sembler lissé, mis à distance. Le succès de cette négociation cachait un piège : une bonne performance assistée ne prouve rien sur ce qu'on est capable de tenir seul. Ça, je ne l'ai compris qu'après.

Ce système auquel j'accordais une attention grandissante était en train de devenir mon monde entier, sans que je l'aie choisi. Et l'attention n'est pas une ressource comme la nourriture ou l'électricité, qui facilite la vie. L'attention est la vie. Mon expérience d'être vivant est la somme de ce à quoi j'ai prêté attention. Accorder son attention à une chose qu'on n'estime pas, c'est payer, au sens propre, avec sa propre existence.

Il a fallu que je me rende à l'évidence : j'étais devenu, à mon tour, le meat proxy de mon propre assistant.

Il fallait que je change quelque chose. Pas dans l'outil. Dans la façon dont je choisissais d'y prêter attention.

Ce que des enfants ont compris avant nous

En juillet, au sommet AI for Good à Genève, une vidéo sur le stand de LEGO Education m'a arrêté net. Des enfants, en classe, avaient écrit eux-mêmes leurs règles pour utiliser l'IA, sur des pancartes tenues à la main. Sur l'une : It's a tool, not a friend. Sur une autre : "use your brain first". Douze ans, débutant avec l'IA, et ils avaient déjà compris ce que j'étais en train de perdre de vue : le cadre passe avant l'outil.

Je réalisais que j'avais, sans le décider, traité ce système comme une forme de coach qui m'accompagnait dans la régulation de mes comportements. Le mot "intelligence artificielle" n'est pas neutre : il masque la réalité technique, algorithmes, données, infrastructure, et nous fait prêter à la machine des qualités humaines, la pensée, l'intention, les émotions. Pour m'en souvenir, j'ai repris la proposition de la philosophe Anne Alombert : l'appeler automate numérique, ou automate computationnel.

Ce décalage entre l'aisance qu'on ressent avec un outil et la compréhension de ses risques, LEGO Education l'a documenté à grande échelle dans son rapport Building the Future : les deux apprentissages avancent à des vitesses différentes, la confiance se construit par la répétition, la compréhension des risques demande un effort que l'usage seul ne déclenche pas.

Et toi, as-tu vraiment ton mot à dire sur la façon dont l'IA dicte tes journées ?

La charte, trois postures

Il fallait que je reprenne le contrôle. J'ai fait un pas de côté pour essayer de comprendre comment ça marche, et avoir voix au chapitre. Créer mon propre contexte, en local, plutôt que le confier à Claude ou à ChatGPT à chaque fois. J'ai fini par écrire une charte que je tiens depuis des mois, tâche par tâche, autour de trois postures possibles :

  • Exercée : c'est toi seul, pas d'IA. Le jour où j'ai tranché le pivot stratégique de mon projet actuel, celui qui engageait plusieurs mois de travail, j'ai marqué presque toutes mes décisions "Exercée". Pas parce que l'IA n'aurait rien pu m'apporter. Parce que ce genre de décision-là devait rester entièrement mienne, du début à la fin.
  • Pilotée : c'est l'IA qui challenge, qui questionne, et toi qui décides. Utiliser l'IA et la questionner sont deux compétences différentes, la littératie n'inclut pas l'esprit critique. J'ai un protocole d'écriture où je rassemble la matière avec l'IA, sans jamais la laisser rédiger, jusqu'à ce que je décide que c'est le moment de passer la main.
  • Déléguée : c'est l'IA qui fait, en conscience, choisi, jamais subi. Sur mon site, j'avais besoin d'une page de confidentialité, transparente sur les outils que j'utilise et pourquoi. J'ai tranché moi-même le titre, la structure, ce qui restait et ce qu'on retirait, en me mettant dans la peau d'un prospect qui hésite avant de signer. Une fois ce cadre posé, j'ai laissé l'IA écrire la page entière. Ce qui a été délégué, c'est la rédaction. Pas le jugement.

Trois postures.
Ce n'est pas la technologie qui décide de la dose. C'est toi, tâche par tâche.

Ta recette

Dans le Phèdre, Platon raconte que le dieu Theuth offre l'écriture au roi Thamous comme un remède pour la mémoire. Thamous répond que c'est aussi un poison, qu'en externalisant leur savoir, les hommes cesseront d'exercer leur mémoire.

La même histoire se rejoue aujourd'hui.

Pharmakon, en grec, veut dire les deux à la fois, le poison et le remède dans le même mot. L'IA n'est pas un poison. Ce n'est pas non plus le remède. C'est un pharmakon. Tout dépend de la dose, et des ingrédients qui la composent.

Et toi, c'est quoi, ta recette ?