Qu'est-ce que tu bêches encore ?

Un seul geste remplace cinq opérations au potager. Et si c'était pareil pour ton organisation ? Ce que la permaculture m'apprend sur le leadership en scale-up.

Qu'est-ce que tu bêches encore ?
Photo by Lorenzo Fustaino / Unsplash

Ce week-end, j'ai couvert mon potager de foin. Vingt centimètres d'épaisseur sur trente mètres carrés, sans bêchage, sans labour, sans désherbage. Juste du foin, étalé sur un sol vivant.

Mon voisin m'a regardé faire. Il n'a rien dit, mais j'ai lu la phrase dans ses yeux : "Et tu comptes récolter quelque chose comme ça ?"

La réponse est oui. Plus que lui, probablement.

Le jardinier qui en fait trop

Didier Helmstetter était agronome. Après un infarctus qui lui a laissé un ventricule gauche à 45% de capacité, il ne pouvait plus bêcher. Au lieu de renoncer, il a réfléchi. Et il a découvert quelque chose que la plupart des jardiniers ne veulent pas entendre.

La plupart des gestes du jardinage traditionnel sont non seulement inutiles, mais contre-productifs. Bêcher casse les galeries des vers de terre. Désherber expose le sol à l'érosion. Arroser en excès noie la faune qui faisait le travail gratuitement. Le jardinier consciencieux détruit, par excès de zèle, le système même qui devrait le porter.

Le fondateur consciencieux fait pareil avec son équipe.

Penser en système, pas en tâches

Helmstetter n'a pas trouvé une meilleure façon de bêcher. Il n'a pas optimisé le désherbage. Il a construit un système qui rend tous ces gestes inutiles.

Un seul geste : couvrir le sol de foin. Ce foin nourrit les vers de terre et les champignons, qui creusent des galeries et aèrent la terre. Bêchage supprimé. Le foin bloque la lumière, les adventices ne germent plus. Désherbage supprimé. Le foin retient l'humidité, l'arrosage est divisé par deux. Il se décompose en humus et nourrit les plantes, les engrais deviennent superflus.

Un geste, cinq fonctions, zéro effort quotidien.

Helmstetter n'a pas délégué le bêchage aux vers de terre. Il a supprimé le bêchage. La nuance est essentielle : déléguer une tâche inutile ne résout rien, la supprimer, oui.

Le fondateur post-levée fait l'inverse. Il court de réunion en réunion, reprend les dossiers qu'il a délégués, valide chaque décision. Il s'épuise à maintenir un système dont il est le goulet d'étranglement.

Chez DataDome, j'étais ce jardinier-là. Mes journées de 14 heures n'étaient pas un signe de performance, c'était un aveu : je n'avais pas de système.

Le passage du faire au faire-faire, ce n'est pas distribuer ses tâches. C'est poser du foin. Construire une vision partagée qui donne la direction sans toi, installer une gouvernance qui distribue les décisions, créer une culture de feedback qui corrige les écarts sans ton intervention. Un écosystème autoportant, où le système fait le travail que tu faisais à la main.

Le test est simple : si tu pars une semaine, est-ce que ça tourne ? Si oui, tu as posé du foin. Sinon, tu bêches encore.

Le jardinier qui rajoute de l'engrais

JP Garnier, CEO de GlaxoSmithKline, a décrit la discipline la plus difficile de sa carrière : s'empêcher d'ajouter trop de valeur.

Un collaborateur arrive avec une idée. Le dirigeant écoute et dit "bonne idée, et si on ajoutait ceci ?". L'idée passe peut-être de 100% à 105%, mais l'engagement de son auteur chute de 50%. Ce n'est plus son idée.

C'est le jardinier qui rajoute de l'engrais dans un sol vivant qui n'en avait pas besoin. Le sol avait ses vers, ses champignons, ses bactéries, tout fonctionnait. L'engrais perturbe l'équilibre, brûle les racines, tue la faune. Le jardinier a "amélioré" à 105%, le système a perdu 50% de sa capacité à s'auto-organiser.

Le sol est un organisme vivant. L'équipe aussi.

Le transat

Helmstetter a une phrase que j'affiche mentalement avant chaque séance de coaching :

"La paresse, c'est l'attitude de celui qui préfère perdre du temps à réfléchir dans son transat avant d'entreprendre une action. Le temps de se rendre compte qu'elle sera généralement inutile."

Le transat n'est pas un signe de désengagement, c'est un poste d'observation. Le jardinier dans son transat voit ce que le jardinier qui bêche ne voit pas : où l'eau stagne, quelles plantes communiquent entre elles, où les vers travaillent. Le fondateur qui prend du recul voit ce que le fondateur qui court ne voit pas : qui dans l'équipe est en train de décrocher, quelle tension entre associés couve, quel signal faible le marché envoie.

Et parfois, ce qui rend le transat possible, c'est une contrainte. Pour Helmstetter, un infarctus. Pour moi, une saturation post-Série A où faire plus n'était plus une option. Ce moment où tu découvres que le système fonctionne mieux quand tu arrêtes de le forcer.

La question

Ton potager, c'est ton organisation. Tu peux continuer à bêcher tous les jours. Le sol aura l'air propre, retourné, bien rangé. Et en dessous, tout ce qui le rendait vivant sera mort.

Ou tu peux poser du foin et aller t'asseoir dans ton transat pour observer ce qui pousse.

Qu'est-ce que tu bêches encore ?

Comprendre ce qui te fait réagir.