Reprendre le contrôle : comment construire une IA adaptée à mes besoins ?
Vingt personnes, une salle, une seule vraie question -> qu'est-ce que tu refuses de déléguer ?
J'ai écrit à propos du meat proxy, ce moment où tu transmets un texte, un code, une réponse d'IA, sans l'avoir lu, compris, ni validé. J'ai eu l'occasion de tester l'idée autrement qu'avec un clavier. Aux Impact Days de Houlgate, j'ai animé un atelier de deux heures avec vingt dirigeants, "Reprendre le contrôle : construire une IA adaptée à mes besoins". Le pari : construire une charte, pas la lire.
Quatre groupes de cinq, recomposés à chaque étape, pour confronter des points de vue différents à chaque fois.
Qui possède ton contexte ?
Le premier temps partait d'une question simple : qu'est-ce que tu donnes réellement à l'IA quand tu lui parles ? Les groupes ont vite buté sur un malaise partagé. Ils transmettaient tout leur contexte, sans grand contrôle sur ce que le modèle en retenait, ni sur ce qu'il choisissait de leur restituer pour donner le sentiment d'une continuité, d'une connaissance, d'une pertinence. Cette continuité, c'est le modèle qui la fabrique, pas toi.
De cette prise de conscience est né un principe simple : internaliser son propre contexte, le garder soi-même dans ses propres notes plutôt que de le confier entièrement à une mémoire opaque, pour pouvoir ensuite interconnecter différents modèles selon la tâche à réaliser, plutôt que de dépendre d'un seul à qui on aurait tout raconté. Stocker sa mémoire soi-même n'est pas le même geste que laisser une IA faire le tri à ta place. Le premier te rend plus clair. Le second te rend dépendant de ce qu'elle a jugé bon de garder.
Ce choix du modèle n'est pas qu'une question de contrôle. Des hébergeurs comme Infomaniak, en Suisse, font tourner des modèles d'IA de puissance et de consommation énergétique très différentes. Utiliser le modèle adapté à la tâche, pas le plus puissant par réflexe, en fait une pratique responsable autant qu'une pratique de bon sens. Dans la salle, ça a suffi à déplacer la question : ce n'est plus seulement "est-ce que je garde le contrôle de mon contexte", mais "qu'est-ce que je fais tourner, et à quel prix".
La charte, version cofondateurs
Deuxième temps : se projeter comme cofondateurs d'une structure qui démarre, sur le point d'accueillir ses premiers collaborateurs, devant poser une charte d'usage de l'IA avant même que l'équipe existe.
Support de travail : les neuf règles publiées par LEGO Education pour l'AI for Good Global Summit de Genève, en juillet dernier, à reformuler avec leurs mots, puis à prioriser.
Deux points sont revenus dans les quatre groupes, indépendamment les uns des autres. D'abord, l'importance d'utiliser l'IA au bon moment, dans les bonnes circonstances, pour amplifier une intention, jamais pour la remplacer. Ensuite, une règle posée sans hésitation dans chaque charte : le copier-coller sans relecture est une faute grave. Personne, dans la structure fictive qu'ils construisaient, n'avait le droit de devenir un meat proxy.
Ce qui m'a le plus surpris
Le troisième temps était individuel. Chacun listait ce qu'il voulait déléguer, piloter, ou réserver, à la manière de la charte que je tiens moi-même depuis des mois.
Ce qui m'a surpris n'est pas venu des débutants. Ce sont les utilisateurs les plus avancés, ceux qui pratiquaient l'IA depuis le plus longtemps et avec le plus d'aisance, qui ont adopté la charte le plus fermement, en particulier sur la colonne réservée. Ils reconnaissaient, unanimement, que l'IA ne les avait pas aidés à grandir, à entrer en relation, à progresser sur leur sujet d'expertise.
Rétrospectivement, ils constataient que c'était du temps perdu.
You lead, AI helps
C'est l'une des neuf règles de LEGO Education, et c'est probablement celle qui résume le mieux ce que cet atelier a produit. Une charte d'entreprise ne protège personne si chacun continue, seul, à tout déléguer par défaut. Ce qui a changé la donne dans cette salle, ce n'est pas la charte collective. C'est le moment individuel où chacun a dû écrire, noir sur blanc, ce qu'il refusait de perdre.
Et toi, sur quel sujet refuserais-tu de signer une charte sans l'avoir d'abord reformulée avec tes propres mots ?